par Mathias Victorien Ntep
Les problèmes que connaissent la plupart des pays de notre village planétaire sont essentiellement d´ordre intellectuel. C´est la raison pour laquelle il est plus qu´urgent de cogiter sur la place et la fonction de l´ « intellectuel » dans toute société. La culture de la flemmardise et de la fraude qui semble avoir pris possession de la plupart des Camerounais, attitude qui mine, à n´en point douter, tout élan vers la prospérité de la collectivité nationale, dérive de la torpeur intellectuelle qui sévit actuellement dans notre pays.
Certains ont suggéré, à juste titre, que l´ « intellectuel » au Cameroun d´aujourd´hui est un merle blanc ; ceux-là n´exagèrent certainement pas ; où sont ceux qui suivent les traces de Cheikh Anta Diop, de Bernard Fonlon, de Jean-Marc Ela et de Fabien Eboussi Boulaga ?
Ce dernier ne déplorait-il pas, en 1993, dans un article intitulé « l´intellectuel exotique », cette descente au casse-pipe « civilisationnel » de l´Afrique, et partant de notre village planétaire ?
En vérité, en vérité, la pénurie d´intellectuels se fait cruellement ressentir au niveau de tous les points cardinaux : les autres pays du Septentrion (Europe), du Midi (Afrique), du Ponant (les Amériques) et du Levant (Asie) ne sont pas tellement mieux lotis. Je n´en veut pour preuve que la crise financière et économique actuelle qui ébranle le village planétaire et qui est le fruit d´actes obscurantistes d´une foultitude de « parcheminots » -- j´ai dit diplômés -- travaillant dans le monde de la finance, de l´économie et des affaires. De plus, la prolifération des différends et autres conflits à travers la planète prouve à suffisance que la plupart de nos semblables écoutent rarement la voie de la Raison et de la Nature.
Si une collectivité va à vau-l´eau, ce sont ses dirigeants d´abord qui doivent être mis à l´index; les gouvernants sont les premiers responsables du malheur ou du bonheur de leur peuple. De même, ce sont les dirigeants qui appelés à prendre les devants pour ce qui est de la lutte contre la corruption et le pillage de la caisse publique au Cameroun, en adoptant une conduite irréprochable.
Eboussi Boulaga écrivait en 1993 : « En Afrique, l´acte primaire de lire et d´écrire met à part l´intellectuel. A la lettre, c´est tout ce qu´il sait faire et l´efficacité provient de cette opération, indépendamment du contenu et de l´effet. Ses privilèges, son autorité en dérivent. A la limite, l´intellectuel est celui qui jouit d´une rente à perpétuité pour avoir consacré de longues années aux études, c´est-à-dire à lire et à écrire…Son projet n´est pas la recherche de la vérité ; il ne cherche pas, non plus, à résoudre au moyen de la théorie et de l´action raisonnée les problèmes que la vie lui impose autant que les relations avec les autres. L´intellectuel veut s´intégrer dans les réseaux administratifs, entrer dans les circuits où se stockent et se redistribuent les biens rares, les honneurs et les plaisirs. »
La seule insuffisance qu´Eboussi Boulaga commet, c´est de continuer à accorder le statut d´«intellectuel » aux « parcheminots » -- je songe aux diplômés – et universitaires qui délaissent la gamberge et la pertinence de l´intelligence, pour se consacrer à la foire d´empoigne, tout en hypothéquant l´épanouissement « civilisationnel » et la prospérité économique des nations entières. Même Antonio Gramsci semble manquer de rigueur et commettre une maladresse lorsqu´il forge les concepts « intellectuel traditionnel » et « intellectuel organique » -- ou éclairé et engagé.
Ceux qui, d´habitude, croient qu´on peut être un intellectuel non-éclairé, non-engagé, amoral, voire même immoral, se fourvoient.
Il n´y a qu´un seul type d´intellectuel(le), c´est celui ou celle qui est cultivé (e), éclairé(e), engagé(e), et surtout qui s´échine inlassablement, à l´instar de Socrate, à exhorter ses contemporains à rechercher, avec ténacité et dévouement, le savoir, la sagesse, la vertu, la vérité et le perfectionnement de l´âme, seuls fondements solides pour les richesses matérielles, les honneurs et la réputation durables. C´est cet effort que l´intellectuel doit déployer quotidiennement que Socrate appelle « philosopher » dans l´ « L´Apologie de Socrate » de Platon.
On comprend dès lors que la moralité fait partie intégrante de la personnalité de tout « intellectuel ».
D´ailleurs, nous savons en philosophie que la Loi morale s´impose à tout être raisonnable et rationnel. Tout être qui foule aux pieds la Loi morale n´est ni raisonnable ni rationnel.
De plus, le « siècle des Lumières » qui se prévalait de promouvoir la libération de l´Homme de l´obscurantisme, se proposait de civiliser l´Homme, c´est –à- dire de lui révéler le sens profond qui doit gouverner ses pensées, ses propos et ses actes, lui communiquer le goût de s´épanouir selon ses talents et ses inclinations, lui inculquer le désir de respecter les lois raisonnables de la société et les préceptes de la morale. Il convient aussi de rappeler ici que la « Civilisation » repose sur le « for intérieur éclairé », c´est à dire la Morale ; et sur le « for extérieur », c´est à dire la Loi qui régit les sociétés humaines.
Etre intellectuel – même au « siècle des Lumières » -- voulait et veut dire exercer, en utilisant la faculté dénommée Raison, en aspirant à l´universalité et à la pluridisciplinarité, la vocation de la magistrature critique, pour éclairer et éduquer le genre humain, en tenant des propos accessibles à tout un chacun . Cette exigence est complètement aux antipodes du style amphigourique que certains cultivent et affichent volontiers dans nos sociétés. Or, nous savons qu´il est très difficile de faire simple, mais plus facile de se retrancher derrière un langage sibyllin qui impressionne ou rebute les lecteurs ou les auditeurs, tout en prémunissant l´auteur (e) contre toute critique légitime et fructueuse.
L´impasse qu´a connue, cependant, le « siècle des Lumières » réside dans le culte de latrie que certains penseurs vouaient à la Raison, tout en vilipendant le Créateur.
Nous proclamons que l´intellectuel se sert de sa raison éclairée, de son intelligence, et voue un culte de dulie et de latrie au Créateur, Instance suprême de la Morale. C´est aussi la raison pour laquelle Socrate enjoint tout être humain, dans « Gorgias » de Platon, à perfectionner son âme pendant son voyage terrestre, car tout être humain devra comparaître, lors de la rupture du cordon d´argent, c´est à dire à la mort, devant le tribunal du Créateur.
Cette attitude nous empêche- t- elle de nous battre pour le bien- être matériel pendant notre vie dans notre tente corporelle ? Nullement. En fait, nous sommes appelés à prospérer à tous égards, c´est à dire aussi sur le plan économique. C´est pourquoi l´intellectuel ou le philosophe s´active à infléchir positivement les situations civilisationnelle et économique de son cadran d´action.
Georges Gusdorf remarqua à juste titre : « L´intellectuel moderne […] est un 'philosophe' »
C´est aussi ici le lieu de mentionner la « théorie inflexionnelle » de Phambu Ngoma-Binda. Selon la théorie du philosophe du Congo-Kinshasa, le philosophe ou l´intellectuel a le devoir, pour justifier son statut ou attitude intellectuel(le), de s´ingérer dans la gestion de sa société, en la soumettant à la critique franche et constructive, en prodiguant conseils et recommandations aux dirigeants ou gouvernants, dans le but de participer activement à l´amélioration des conditions de vie de ses semblables.
Nous tenons à déclarer que le temps des inanités est maintenant révolu ; le nouveau siècle que nous venons d´entamer est celui de « l´orthopraxie ». Comme le soutenait l´ancien Africain Ptah-Hotep -- le premier philosophe dans l´histoire de l´humanité – de l´ancien Empire de l´Egypte pharaonique nègre : « Si tu es dirigeant, pose des actes salutaires et utiles pour que ta conduite soit irréprochable.»
L´heure de la philosophie de l « orthopraxisme », que nous sommes en train d´élaborer, a sonné. Il ne s´ agira plus de bien parler, il s´agira désormais et surtout de bien agir pour impulser. Les belles idées ne peuvent être évaluées qu´à l´aune de l´orthopraxie et de leur incidence fructueuse sur le quotidien de chaque individu ou membre de la collectivité.
Les dirigeants de notre cher et beau pays ont par exemple la responsabilité d´offrir aux élèves et étudiants des bourses, et d´exiger de ceux-ci de bons résultats ; pareillement, les gouvernants ont le devoir d´accorder aux professeurs des écoles maternelles et primaires, des lycées, collèges et universités, des salaires décents, tout comme des primes de recherches à ceux qui publient des travaux significatifs, ayant une incidence perceptible sur la prospérité civilisationnelle, industrielle ou économique de la collectivité nationale. C´est la condition indispensable à la réforme du système éducatif camerounais.
Les moyens ne manquent pas au Cameroun. Les dirigeants de notre pays n´ont qu´à bien gérer nos ressources naturelles. Le Cameroun possède le pétrole, le gaz naturel, le diamant, le coton, le cobalt, le nickel, la bauxite, le cacao, le café, l´arachide, le plantain, le manioc, le macabo, l´igname, le maïs, la banane, les fruits tropicaux, les agrumes, la patate douce, les cours d´eau, la forêt, le poisson, la viande, le soleil, les précipitations et j´en passe. Le Cameroun n´est pas en guerre contre ses voisins…Si le Cameroun n´est pas le pays le plus prospère d´Afrique et l´un des plus prospères sur terre, c´est parce que la plupart de ses dirigeants n´ont pas encore saisi ce que veulent dire les concepts comme la « gamberge », « la pertinence de l´intelligence » et l´« action efficace ». L´efficacité se caractérise par l´effectivité et la diligence.
Les illusions niaiseuses dont maints « parcheminots » et autres universitaires se bercent souvent, consistent à se leurrer qu´il suffit de publier un article ou un livre pour s´en vanter par la suite, peu importe le contenu. A l´ère de l´information, il importe plutôt de publier des pensées ou des idées qui peuvent impulser l´épanouissement multidimensionnel des êtres humains.
Par ailleurs, certains ont prétendu que le « bon sens » était la chose la mieux partagée au monde ; si tel était vraiment le cas, les habitants de la terre ne provoqueraient ni de guerres ni de crises financières et économiques. On objecterait que l´erreur est humaine, oui, mais une erreur chronique, volontaire et malicieuse, commise dans le souci de s´engraisser sur le dos de la plupart des habitants de notre village planétaire, est criminelle.
En tout cas, les jeunes du Cameroun, l´Afrique en miniature, disposent désormais de l´opportunité et de l´aubaine d´offrir au village planétaire les notions comme « la gamberge », « la pertinence de l´intelligence » et « l´orthopraxisme ». Mais ne nous y trompons pas : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. »
Les questions que nous pouvons nous poser aujourd´hui sont les suivantes: Que doivent faire les responsables et gestionnaires de la chose publique au Cameroun, pour relancer à court terme l´économie ? Que faire pour enrayer l´insécurité endémique et asseoir l´isonomie – entendez par là l´égalité de tous devant la Loi – et l´état de droit au Cameroun.
En outre, la presse en Afrique en général et au Cameroun en particulier pourrait rendre plus de services aux populations d´Afrique en établissant le bilan de chaque autorité et officiel après plusieurs années passées dans les sphères du pouvoir politique. La presse pourrait se focaliser sur les réalisations ou les vanités léguées à la postérité par tous ceux qui occupent des postes de responsabilité depuis des lustres et des décennies au Cameroun, pour évaluer leurs œuvres.
J´aimerais signaler, enfin, qu´aucun pays sur terre ne peut prétendre être un état de droit parfait, complètement exempt d´arbitraire et d´injustice. Nous pouvons quand même tendre vers cet état au Cameroun ; sinon, à quoi servirait la rengaine « Impossible n´est pas camerounais » ?© The Entrepreneur Newspaper 2009. All Rights Reserved
Mathias Victorien Ntep est doctorant-chercheur à l´Université Goethe de Francfort, Allemagne, et à l´Université de Leiden, Pays-Bas.


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